Introduction aux Rencontres 2019 par Isabelle des Harry's

Sonic Protest 2019 - Chapiteaux Turbulents - Paris - 22/03/19

Depuis sa création en 2003, le festival Sonic Protest, porté par l’association du même nom, s’attache à présenter le travail d’artistes œuvrant dans les marges de la création sonore contemporaine. Parmi cette sélection d’artistes hors-normes, une place importante a toujours été réservée aux projets intégrant des personnes porteuses de handicap psychique et mental. Et c’est tout à fait naturellement, fort de multiples rencontres et actions culturelles menées à l'attention des « publics spécifiques », qu’est venue l’idée pour la 13ème édition du festival en 2017, de mettre en valeur ces liens que l'on repère entre la pratique des acteurs des scènes expérimentales internationales et celle de sujets en situation de handicap mental et psychique en ou hors institutions, par l'organisation au sein du festival des premières Rencontres Internationales autour des Pratiques Brutes de la Musique où se succédèrent ateliers de musique, émissions de radio, partage de pratique et d'expériences, tables rondes, témoignages et soirées de concerts.
La première édition permit de présenter et de réunir un grand nombre d'acteurs (i) faisant vivre parfois de façon isolée ces pratiques brutes de la musique et montra à chacun combien ces initiatives étaient diverses, multiples mais aussi
qu'une dynamique collective était au travail et le maillage possible à tisser. L'édition 2018 permit quant à elle d'aborder des thématiques plus ciblées comme la question de la propriété des œuvres brutes et des enjeux de la diffusions,
celle de l'insertion professionnelle, celle des effets thérapeutiques des Pratiques Brutes de la Musique, ou celle de la politique de financement et des moyens pour défendre la création en institution, par exemple. À chaque fois, des tables rondes où siègent des personnes directement concernées par le handicap,
des professionnels, des artistes, où les casquettes valent moins que les propos qui s'échangent et que la pensée qui s'élabore à plusieurs.
Pour cette troisième édition, il nous a semblé nécessaire d'aller encore plus loin dans notre démarche de partage en pensant la participation aux Rencontres comme un véritable temps de formation, parce qu'il nous apparaît que ce qu'il s'y produit
est inédit et ouvre à des savoirs nouveaux de par la mise en relation de personnes d'horizons a priori distincts. Les Rencontres sont invitées à se tenir cet année sous le magnifique Chapiteau des Turbulents (ESAT culturel, bien au fait des pratiques brutes en général) et nous avons également fait le choix d'inviter probablement moins d'intervenants que les années précédentes pour privilégier en profondeur la discussion sur les thématiques proposées et éviter la simple présentation des dispositifs aussi imaginatifs soient-ils des uns et des autres, comme il avait été nécessaire
de faire les années passées.
Mais plus précisément, après ces deux premières éditions très denses, nous est apparu combien la question de l'accueil de ce qui s’éprouve corporellement était au cœur de ce qui pourrait faire lien entre toutes ces Pratiques Brutes de la Musique.
Le corps comme lieu de quelque chose qui s'exprime. Celui duquel la voix surgit, parfois jusqu'au débordement, pur élément sonore ou déjà marqué par le langage ; celui qui vibre et entre en résonance aux manifestations sensorielles, des plus ténues aux plus extrêmes, celui qui émet, reçoit et ressent le battement, la métrique, les cycles et les répétitions etc.
Ce que l'on souhaite, dès lors, mettre en valeur, c'est le fait que cette façon singulière qu'ont certains sujets, considérés « handicapés » du fait d'une autre manière de prendre place dans le monde, et dont certains seront parmi nous durant ces journées, d'habiter leur corps, dans la spontanéité de l'éprouvé, est, dans le champ artistique, une visée, ou au moins une réalité qui interpelle.
Nous voulons discuter de cela avec des « témoins » de ces deux univers-là, les « spontanés » à qui, dans la civilisation, on reproche le plus souvent ces façons particulières (jusqu'à ne plus parler que des comportements « problèmes »),
et les « artistes » dont au contraire on s'émerveille des libertés de pratique.
À l'heure de la normalisation tout azimut de ce qui se dit et ce qui s'entend, comme de ce qui se montre et ce qui se voit, il n'est pas anodin de ne trouver surprise, singularité ou originalité, ou pour le dire autrement, quelque comportement
qui ferait exception, plus que dans les champs des pratiques de création ou dans le champ de la santé mentale ou des atypismes divers. Peut-être sont-ce là quelques univers résistants au cadrage du vivant, où peut subsister ce petit grain de folie essentiellement humain.
Mais ces surgissements singuliers n'ont pas de commun uniquement leur « fantaisie », et si l'on cherche à les faire dialoguer, c'est bien qu'on pense qu'il y a des préoccupations sous-jacentes communes, où l'os est le même. Et que peut-être même, les uns auraient les réponses aux questions des autres. Et inversement.
Nous proposerons donc sur ces deux jours quatre tables rondes où sera mis à la discussion la voix, les extrêmes sensoriels, la répétition et le comptage et le corps dans sa dimension perceptive. Nous réfléchirons à plusieurs également sur les modalités d’accueil et d’accompagnement alternatifs à inventer ou réinventer dans un temps où le collectif et le commun s’affirment le plus souvent ailleurs que dans les institutions existantes. Ces temps forts seront largement ponctués d'interventions et de performances d'artistes concernés de près par les pratiques brutes de la musique, mais aussi des témoignages et interview, ainsi que, nouveauté de l'année, une matinée complète d'ateliers de pratique (sur inscription). Chaque journée sera suivi bien évidemment de concerts/ performances pour confirmer à chacun(e) que ces Pratiques Brutes de La Musique, ça se vit et s'expérimente avant tout.
OLIVIER BRISSON